PROLOGUE ORELIA
J’aime le sexe. Et vous ?
Oh, allez, ne faites pas semblant d’être choqués. Le sexe, c’est puissant, brut, primaire. Moi, c’est vital. Littéralement.
Je m’en nourris. Chaque soupir arraché, chaque frisson, chaque râle m’offre un fragment d’énergie que je prélève discrètement, goulûment, sans laisser de traces. Enfin, presque. Oui, vous avez deviné. Je suis une succube. Pas une de ces caricatures en porte-jarretelles qu’on colle sur les couvertures de romans de gare. Non. Une vraie. Une créature ancienne, affamée, raffinée, et, accessoirement, dotée d’un goût prononcé pour punir les hommes puissants et corrompus. Mes clients me décrivent comme sulfureuse, magnétique. Moi, je préfère le terme sexuellement très, très gourmande. Le sexe, c’est comme le chocolat : je sais que je devrais en consommer avec modération… mais essayez donc de résister à une boîte ouverte. Cette faim, ce besoin, ce don empoisonné, c’est une malédiction familiale. Transmise depuis des générations. Nous naissons avec une dualité qu’aucun exorcisme ne peut dissoudre : le jour, en forme humaine banale. La nuit, en créature dévorante. La seule différence me concernant c’est que je ne peux pas muter à volonté comme mes congénères. Ce qui est considéré comme une tare au sein des miens.
Pour canaliser tout ça, j’ai créé un alter ego. Une identité soigneusement construite : Maîtresse Dominatryx. Rien que le nom vous donne des frissons, non ? Ma carte de visite circule uniquement par recommandation entre initiés, dans les réunions de l’élite de la société, ou sur des sites très ciblés du Nocturnet Rien de traçable. Juste des chuchotements dans les coulisses feutrées du pouvoir. Et croyez-moi, dans les hautes sphères de la finance, les hommes qui veulent être soumis sont bien plus nombreux qu’on ne l’imagine.
Ce soir, par exemple, j’ai rendez-vous avec le PDG de Cheongbi Energy, une importante multinationale coréenne spécialisée dans les énergies renouvelables. Cinq mille dollars de l’heure, minimum. Parce que je ne suis pas « cheap », chéri. Je suis une niche de luxe, une légende urbaine en cuissardes. (Sourire narquois).
Comment je procède ? Patience. Je vais tout vous raconter. Avec les détails. Les vrais. Ceux que vous n’oseriez pas avouer avoir rêvé d’entendre.
Alors, si vous en voulez encore, tournez la page… Et suivez-moi… Si vous osez.
PROLOGUE JOEY
Elle danse.
Pas dans une salle, pas sur une scène. Elle danse dans sa mémoire. Sur les échos d’un plancher qu’elle déteste encore entendre craquer sous elle. Marlène a treize ans. Ses bras sont maigres. Son dos est cambré sous la contrainte. Son justaucorps, noir et rose, est élimé par endroits et ses pointes sont lacées si fort que ses pieds saignent. Elle n’est pas seule. Derrière elle, il y a lui. Le chorégraphe. Un quadragénaire, crâne rasé, tee-shirt noir et leggings moulant. Ses yeux parcourent son corps avec envie.
– Encore, Marlène. Tu le sais. Tant que tu ne ressens rien, ton corps n’aura rien à exprimer.
Il parle calmement. C’est plus efficace comme ça, la douceur. Ça laisse moins de traces. Elle ne répond pas. Elle enchaîne les mouvements, tordue par la peur. Je suis là, moi aussi. Pas vraiment dans la pièce. Pas vraiment ailleurs non plus. Un spectateur éthéré, collé à son souvenir. Je les observe, je ressens tout. Chaque battement de cœur. Chaque respiration de panique. Chaque muscle qui supplie en silence. Il s’approche et pose ses mains sur les hanches de la jeune fille.
— Tu veux ton solo pour la présentation d’hiver, non ? Alors montre-moi que tu le mérites. Oublie ton corps. Tu n’en as pas besoin.
Ses doigts remontent, s’attardent. Son bassin vient se coller le long d’elle traduisant les attentes de ce professeur. Et elle, elle ferme les yeux. Pas pour fuir, pour survivre. Les larmes coulent dans un silence assourdissant. Je me penche. Je tends la main. J’effleure son souvenir. Et je bois. C’est dense. Froid. Salé. Un chagrin à l’état brut, enfermé dans la résignation. Un hurlement qui ne peut pas sortir. Je laisse couler cette émotion en moi comme un vin ancien. Une ivresse noire. Délectable. Elle frissonne. Dans sa mémoire comme sur le canapé. Son corps se recroqueville.
— Je… je ne veux plus danser…
Le murmure s’échappe de ses lèvres, cassé, enfantin. C’est la fin de la scène. La fin de la danse. Et je suis repu. Je quitte le souvenir. Je le referme derrière moi. Les planches de bois craquent une dernière fois, avalées par l’oubli. Je rouvre les yeux. Marlène dort, paisible. Son front est humide. Ses mains reposent sur sa poitrine. Elle a oublié. À nouveau. C’est ce qu’elle voulait, c’est pour ça qu’elle vient.
Alors, ça vous a plu ? La petite scène avec Marlène, son sourire fébrile, ses mains qui tremblaient à peine pendant que je remettais de l’ordre dans son chaos ? Elle est repartie légère comme une plume, et moi… chargé comme une batterie neuve.
C’est toujours pareil. Ils croient que je les aide. Ils pensent que je suis différent, presque humain. Une sorte de docteur Miracle !
Mais la vérité, c’est que je suis un incube qui prend tout. Et je m’en veux, parfois. Pas assez pour arrêter, évidemment. Juste assez pour y repenser la nuit.
Parce que c’est comme ça que je fonctionne. Je ne fais pas jouir les corps. Je siphonne les émotions brutes. Celle que les gens ne contrôlent pas. C’est mon petit don personnel.
Et le pire, me direz-vous ? C’est que sans ça, je suffoque.
Les émotions des autres sont devenues mon oxygène. Je suis l’ombre qu’on laisse entrer sans s’en rendre compte. Et croyez-moi, je ne repars jamais les mains vides.
Alors asseyez-vous confortablement et racontez-moi ce qui vous amène ici…
0 commentaire