Le chant des englouties (prologue)

Le chant des englouties (prologue)


 

 

Prologue

 

Le fracas des vagues résonnait contre la roche, plus violent qu’à l’accoutumée. L’océan s’impatientait d’être nourri. Le ciel, d’un gris de fer, menaçait les épaules des hommes réunis sur la place principale d’Havnir, un rassemblement silencieux qui, malgré l’habitude, ne perdait jamais cette tension, ce poids oppressant qu’engendrait l’attente du verdict. L’odeur de la mer, omniprésente, se mêlait à celle du sang séché et de la chair pourrie des poissons éventrés plus tôt sur les étals du marché, formant un parfum âcre, poisseux qui imprégnait les vêtements, les cheveux et les âmes.

Sareth connaissait ces jugements par cœur, presque trop bien pour un homme qui n’avait jamais eu à se tenir, les mains liées et le front baissé, devant la foule qui jaugeait son destin d’un regard froid et indifférent. Il avait assisté à des dizaines d’exécutions, des centaines peut-être, depuis sa plus tendre enfance. Il en connaissait chaque rouage, chaque rituel, chaque silence. Et pourtant, aujourd’hui, alors qu’il se tenait en retrait parmi les figures austères des dignitaires et des officiers de la garde, quelque chose serrait ses entrailles avec une insistance inhabituelle, une sensation dérangeante qu’il n’aurait su expliquer.

Les habitants d’Havnir s’étaient regroupés en arc de cercle autour de l’estrade de pierre, sorte d’Autel sacrificiel dressé sur la falaise. Cinquante mètres en dessous, la mer, affamée, réclamait son dû. Leurs visages, burinés par le vent et le sel, demeuraient impassibles. Ils attendaient, figés dans leur certitude, car ici, il n’y avait jamais de surprise, jamais d’hésitation, jamais de grâce.

Au centre de l’esplanade, à genoux sur les dalles noircies, un homme tremblait sous le regard inflexible de ses juges. Sa chemise en lin, souillée par la crasse et la sueur, lui collait à la peau. Ses bras noueux, marqués par les années de labeur sur les bateaux de pêche, pendaient le long de son corps, épuisés, vidés de toute force. Il n’avait pas la posture d’un guerrier ou d’un criminel endurci, mais celle d’un homme qui savait que sa vie n’avait plus aucune valeur, qui avait déjà compris qu’il n’y aurait pas d’échappatoire.

Un garde royal, massif dans sa tenue officielle, s’avança d’un pas, sa voix rauque s’élevant au-dessus du tumulte des vagues. 

— Cet homme a enfreint les lois d’Havnir ! asséna-t-il d’une voix puissante en direction du public.

Aucun murmure ne s’éleva parmi les spectateurs. L’accusation était lourde, et chacun savait ce qu’elle signifiait.

— Il a détourné des vivres, continua le bourreau, pris ce qui ne lui appartenait pas.

Le mot pris fut craché avec un mépris manifeste, comme si le simple fait de le prononcer suffisait à salir sa langue. Il n’y avait pas d’explications, pas de circonstances atténuantes, pas de place pour la supplication. Il y avait seulement la faute, et la conséquence inéluctable.

Le vent s’engouffra entre les bâtiments, faisant claquer les étendards aux couleurs de la maison royale accrochés aux remparts. Le bourreau désigna l’accusé d’un geste sec, et dans un synchronisme parfait, deux soldats s’approchèrent, le saisissant brutalement sous les bras.

Sareth sentit ses mâchoires se contracter. Il n’avait jamais aimé ces moments. Il n’avait jamais su si c’était à cause du froid qui s’accrochait à sa peau ou si c’était parce que, malgré toute la discipline qui lui avait été inculquée, malgré tout ce qu’il avait appris sur la nécessité de la loi, il ne pouvait s’empêcher de voir autre chose qu’un homme brisé, précipité vers une mort aussi impitoyable que la mer qui l’attendait.

— La mer ne ment pas, la mer ne triche pas. Elle prend ou elle épargne, et nul ne peut contester son jugement. Que celui qui défie la loi accepte son verdict.

Le garde prononça ces mots avec la solennité d’un prêtre énonçant une vérité divine. Sareth aurait voulu détourner le regard, mais il savait qu’il ne le pouvait pas. Les soldats traînèrent l’homme jusqu’au bord de la plateforme, là où la pierre se perdait dans le vide, où les vagues, loin en contrebas, dévoraient les rochers avec une avidité féroce.

L’accusé releva lentement la tête, et son regard se perdit sur l’horizon. Il ne supplia pas, ne lutta pas. Il savait que c’était inutile. Le silence s’étira, pesant. Puis son corps bascula dans une chute brutale.

L’eau s’ouvrit sous lui, le happa avec la voracité d’une bête patiente qui attendait depuis toujours cet instant. Les secondes s’égrenèrent. L’assemblée entière retint son souffle. Sareth compta, dans son esprit, chaque battement de son cœur.

Un. Deux. Trois. Quatre. L’eau ondula légèrement. Une bulle creva la surface.

Plus rien. L’homme ne reparut pas. Il n’y avait que l’océan, impassible.

La voix du bourreau s’éleva une dernière fois.

— La mer a jugé.

— La mer a jugé, reprirent les témoins de la scène à l’unisson.

Les spectateurs se dispersèrent vers le marché, vers les tavernes, d’autres encore vers leur maison. Déjà, le souvenir de cette exécution s’effaçait, balayé par l’habitude, réduit à un simple fait divers parmi tant d’autres.

Sareth resta immobile, le regard fixé sur l’endroit où l’homme avait disparu. Un ricanement attira son attention. Un peu plus loin, adossé nonchalamment à une colonne, Ilyas le regardait avec amusement.

— Ça t’étonne encore ? lança-t-il, moqueur.

Sareth ne répondit pas immédiatement. Ilyas s’approcha, ses bottes résonnant sur la pierre humide.

— On ne peut pas voler à la mer ce qui lui appartient, ajouta-t-il amusé.

— Tu trouves ça drôle ?

— La loi est la loi.

Ilyas haussa les épaules, un sourire en coin flottant sur ses lèvres, mais son regard, lui, était plus sombre que d’habitude. Sareth détourna les yeux, observant l’écume se briser contre les rochers en contrebas.

— Ce n’est pas la mer qui les tue.

Ilyas ne répondit pas immédiatement. Puis, d’un ton presque distrait, il lâcha :

— Non. Mais c’est plus facile d’y croire, non ?